LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N° 13


12 Déc. 2011

L’INTERDICTION

            Je suis dans une clinique des Deux Plateaux. Je bénéficie d’une chambre individuelle avec télévision, climatiseur et personnel soignant à mes petits soins. On dit que j’ai eu une poussée soudaine d’hypertension. J’ai frôlé l’accident cardiovasculaire selon les médecins. Cela ne m’étonne pas. Je me demande même comment j’ai pu survivre au choc. Eh Seigneur ! Mettre un enfant au monde sonne vraiment le glas de votre sérénité.
            Je suis père de trois belles filles. La plus grande est déjà une adolescente, elle à 15 ans. Elle est en classe de seconde. Les deux autres ont 9 et 4 ans. A chaque fois que je sors de la maison je suis très inquiet, surtout pour la plus grande, Rose. Rose est déjà une petite femme. Elle m’arrive presque à l’épaule. Elle a la beauté de sa mère. Ses formes commencent à se dessiner. J’ai peur qu’elle ne s’intéresse aux garçons et plus peur encore que les garçons s’intéressent à elle. Je la menace sans arrêts.
            « Je ne veux pas te voir avec un garçon ! Je ne veux pas voir de jeune homme chez moi ! Les hommes sont méchants. Fais attention ! Fais très attention ! »

            Depuis qu’elle a eu l’âge d’aller à la maternelle, je l’ai inscrit dans des écoles de filles uniquement. Tout notre personnel est féminin. Une dame nous sert même de chauffeur. Elle conduit ma fille partout où elle le désire. Mes amis disent que je suis paranoïaque. Effectivement je le suis. Et j’ai de bonnes raisons pour me comporter ainsi.
            Avant de me marier j’ai mené une vie de débauche. Je suis grand de taille et clair de teint. A l’époque, je faisais beaucoup de sport pour maintenir une forme d’athlète. Je n’avais pas cette bedaine. Je portais des vêtements moulants qui mettaient en exergue mes muscles. Je tombais les filles en leur disant que j’étais mannequin. Ou alors c’étaient elles qui venaient me draguer. Les filles, j’en ai eu de toutes les couleurs, de toutes les tailles, de toutes les formes et de tous les âges. J’ai couché avec les mamans de mes copains de classes, les filles de mes collègues, mes professeures. Aujourd’hui, heureux père de famille, j’ai peur que mes filles tombent sur un autre moi. Quelqu’un qui va gâcher leur vie en leur brisant le cœur, ou pis, en leur flanquant une grossesse ou une maladie sexuellement transmissible. Les hommes sont sans pitié.
            « Toi tu as fait cela aux enfants des autres et tu ne veux pas qu’on fasse la même chose à tes filles ! C’est la règle de la vie. Tu récoltes ce que tu sèmes. »
            J’ai interdit immédiatement à Tony, mon ami qui avait dit cela, de remettre les pieds chez moi. S’il osait le penser et avoir le culot de le dire, c’est qu’il comptait venir participer à la récolte en compromettant ma fille. Je me méfiais depuis longtemps de ce vieux dégoûtant. Lui le mariage ne l’avait pas assagi. Il continuait de tromper sa femme. Quand il voyait une jeune fille, c’était à peine s’il ne se mettait pas à baver. C’était franchement un bon débarras.
            J’ai dit formellement à mon épouse que je voulais qu’elle surveille Rose de près. Au niveau vestimentaire,  je voulais qu’elle s’assure toujours que ses vêtements soient décents. Je ne tolérais pas de mèches dans sa chevelure, de maquillage sur son visage. Je ne voulais pas qu’elle se fasse remarquer. Je surveillais même ses fréquentations féminines. Les filles aux oreilles percées de plus de trous qu’un parcours de golf, tatouées, de moralité douteuse, étaient persona non grata.
            « Si elles n’ont pas de parents, toi tu en as ! »

            Rose n’avait pas le droit de se rendre aux fêtes, bal de fin d’année et autres débilités où les hommes les plus courageux draguaient les filles, alors que les plus abjectes les droguaient pour les violer. Le premier qui osait faire du mal à l’une de mes filles, vivraient assez longtemps pour regretter son acte. J’allais le tuer lentement, à petit feu.

            En classe de troisième, Rose s’est liée d’amitié avec Yvonne, une jeune fille que j’ai aimée dès le premier regard. Très polie, très décente et très intelligente. Son père, un ambassadeur, venait de prendre sa retraite et était rentré avec sa famille en Côte d’Ivoire.
            « Ce sont des filles comme celle-là que tu dois fréquenter. Elle est intelligente et te stimulera vers le haut. Quand on veut évoluer, il faut savoir choisir ses fréquentations. »
            Rose aimait bien Yvonne, mais elle trouvait j’étais trop sévère avec elle. Ne pas du tout parler à un homme était exagéré. Elle disait que ses amies se moquaient d’elle à l’école. C’était à sa mère qu’elle partait ouvrir son cœur naïf d’adolescente. Si elle avait osé me ternir tête ouvertement, je lui aurais flanqué une bonne gifle. Un enfant, c’est un investissement ! Je le protégeais comme la prunelle de mes yeux, bon gré, mal gré. Mais vous connaissez les femmes et leur instinct maternel. Mon épouse défendait ses enfants.
            -On ne surveille pas trop les femmes William. Tu vas finir par la pousser à se rebeller. Relâche un peu la pression. Tu ne pourras pas la protéger éternellement. Laisse la faire ses propres expériences.
            -Moi je ne suis pas un père irresponsable ! Je ne suis pas de ses parents qui laissent la rue élever leurs enfants, comme des poulets sans propriétaires ! J’espère que toi non, plus ! Je l’espère pour ton bien ! C’est comme cela que vous faites pour gâter les enfants !
            Ma femme se taisait quand je haussais le ton. Elle revenait toujours à la charge quelques jours plus tard.
            Un jour, elle a autorisé Rose à aller à une fête à mon insu. Quand je m’en suis rendu compte, j’ai débarqué sur le lieu de la fête. C’était chez les parents d’une de ses amies de classe. Je l’ai grondé devant ses amies et l’ai jeté dans la voiture sans ménagement. Une fois à la maison je lui ai donné une bonne paire de gifles et je l’ai expédié dans sa chambre.
            -Tu es trop dure avec elle. Elle est déjà grande. Il faut discuter avec elle.
            -Si tu parles encore, tu vas recevoir ta part aussi ! Tu es une mauvaise mère et aussi une mauvaise épouse. Comment tu peux donner l’autorisation à Rose de se rendre à une fête, alors que tu sais que je lui est formellement interdit d’y aller.
            -Je te rappelle que quand tu étais plus jeune tu adorais les fêtes mon chéri.
            -Et c’est exactement la raison pour laquelle je ne veux pas qu’elle y aille ! Je sais ce qui s’y passe. En plus, la jeunesse d’aujourd’hui est encore plus dépravée que nous l’étions à l’époque. Tu imagines !
            Ma femme m’a tourné le dos cette nuit-là. Le lit qu’elle trouvait trop étroit et qu’elle voulait que je change, est devenu soudainement large. Nous avons dormi jusqu’au matin sans nous frôler. Rose a voulu me faire la tête. Mais cela n’a pas duré longtemps. Elle a été obligée de venir me demander de l’argent pour une cotisation dans son école. Après cet épisode, Rose s’est calmé. Elle s’est concentrée sur son amitié avec Yvonne.
            J’aimais beaucoup Yvonne. Je souhaitais de tout mon cœur que ma Rose devienne comme elle. Toutefois, j’hésitais encore à permettre à Rose d’aller dormir chez elle. Comme les parents d’Yvonne étaient plus souples, c’est elle qui venait dormir régulièrement à la maison. Au début, ma méfiance naturelle me poussait à venir rôder dans les couloirs. Un jour ma femme m’a surpris.
            -Tu n’as pas honte, rôder dans ta propre maison comme un voleur, ou un fantôme. Tu n’as pas sommeil !
            -Je suis dans ma maison je fais ce que je veux. Je suis le maître chez moi !
            -Hum ! Continue !
            Petit à petit la confiance s’est installée. J’ai eu des nuits plus paisibles. J’étais plus tranquille. Ma relation avec Rose s’est améliorée. Elle a recommencé à avoir de bons résultats à l’école. Je lui ai offert un ordinateur portable. Elle était heureuse. Ma famille vivait dans l’harmonie.
            Hier, j’ai un fait un cauchemar. Mon ami Tony venait draguer ma fille. Elle se laissait bêtement conduire dans un hôtel, comme un mouton, à l’abattoir. Je voulais m’interposer mais je n’y arrivais pas. J’avais beau crier, personne ne m’entendait. J’assistai donc au spectacle, impuissant. Je me suis levé en sursaut, le cœur battant à un rythme accéléré.
            -Qu’est-ce qu’il y a mon chéri ?
            -Rien ! Juste un mauvais rêve ! Je vais voir si les filles vont bien.
            -Tu as recommencé encore ?
            Je me suis levé en titubant un peu. Mes paupières étaient encore lourdes de sommeil. Je suis descendu boire un peu d’eau dans la cuisine. Ça m’a fait du bien. Je ne pouvais pas aller me coucher sans faire un tour dans la chambre de mes filles. Les plus petites dormaient ensemble. Leur porte n’était jamais fermée. Elles ressemblaient à deux petits anges endormis. Rose aimait bien s’enfermer à double tour. Quand elle faisait des bêtises, je cachais sa clé. Même quand je ne la cachais pas, j’avais ma technique pour regarder dans sa chambre.
            Il y a quelques années, j’ai fait fixer des plaques sur leur porte. Mon frère est sérigraphe et il voulait leur offrir des plaques en leur nom. J’ai apprécié l’idée et j’en ai profité pour lui demander de faire un trou dans la porte. Moi seule savait qu’en pressant un peu le côté gauche, la plaque pouvait pivoter pour laisser place à une petite ouverture, assez large en tout cas, pour avoir une bonne vue de la chambre.
            J’ai d’abord jeté un coup d’œil dans le trou de la serrure. La clé était à l’intérieur, je ne voyais rien. J’ai actionné la plaque. Et à ma grande surprise, j’ai vu ma fille et Yvonne nues, entrain de s’embrasser et de se tripoter. Yvonne visiblement, était la plus expérimentée. Mon cœur n’a pas supporté, je me suis évanoui. Le bruit de ma chute a certainement contribué à ce qu’on me découvre vite.
            Qu’est-ce que j’ai fait à Dieu pour mériter ça ? Est-ce que je paye pour mon passé frivole ? Est-ce que je suis sous le joug d’une malédiction ? Je ne sais pas comment expliquer cela au médecin. Il m’a demandé si j’avais vécu une situation de stress le jour de l’incident. J’ai fait celui qui ne se souvenait de rien. Je ne peux même pas en parler à ma femme ! Et ma fille ? Qu’est-ce que je dois faire face à se genre de dérives ? Je suis désemparé. Que Dieu me vienne en aide.
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A propos de l'auteur

Je suis Yehni Djidji, écrivain, scénariste, chroniqueuse, entrepreneur web et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Je crois qu’avec la foi on peut tout accomplir, même s’accomplir !


10 thoughts on “LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N° 13

  1. LOL, belle histoire j’ai bien ri à la fin, Ça renforce la rumeur comme quoi les filles qu’on serre trop deviennent des lesbiennes, par pour la plupart mais pour quelques unes qui finissent par succomber. Moi même ayant fait Notre Dame du Plateau et Sainte Marie je trouve sa dommage encore que dehors on te serre, déjà qua l’école tu es juste entre filles. Si tu ne découvres pas le vrai monde pendant que tu es jeune et que tu ne fais pas tes erreurs, ça risque de ne pas être facile quand tu prendras de l’âge.La jeunesse est faite pour ça, faire des erreurs et se reprendre pour l’avenir

  2. La fin est un peu tirée par les cheveux…on sent que tu t’es essoufflée d’écrire. Essaie de garder ton rythme jusqu’à a fin. Mais j’aime bien l’histoire!

  3. J’aime cette histoire… Vraiment…Pas parce qu’elle est bien écrite…Tu as une belle plume…C’est connu!

    Mais parce que tes personnages sont depeints sans phare et sans prisme de moralisme… Tu ne prends même pas parti…Tu les laisses vivre et assumer seuls leur choix…comme des grands…

    Tu les laisses s’échapper et tu prends même le risque de ne plus t’appartenir…

    Etant qu’écrivain, c’est important de savoir prendre des risques et se mettre profondement en danger… Quitte à en souffrir…

    Une oeuvre puissante et suprême n’est qu’à ce prix…

    Bon assez deliré! Merci pour l’histoire…:-)

  4. Bravo ! C’est une belle histoire, bien écrite. A chaque ligne, on avait soif de lire la suivante. Je trouve que la fin à une tendance à renvoyer la faute à la fille qui à dériver qu’au père qui par le « marquage » trop strict à pousser sa fille à la dérive.

  5. lool , te connaissant je savais que la fin allait être différente de la bonne vieille grossesse habituelle! lol le monsieur peut être serein . je pense qu’il n’a rien à voir avec les penchants de sa fille.si elle aimait les garçons, il n’allait pas la trouver où il l’a trouvée! lol mais le pauvre,depuis tout ce temps il la protégeait des mauvais loups.lol

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