LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°1


12 Déc. 2010

 Sonia,
    Au soir de ma vie je me demande encore comment j’ai pu être si méchante envers toi. La seule réponse qui me vient : c’est la jalousie. La jalousie tu sais, peut changer bien des cœurs. Elle peut être plus forte que les liens du sang.
    C’était toi, la préférée des parents. Sonia, la brillante, l’intelligente, la serviable, la plus belle… Sonia, l’espoir de la famille. C’était toi sur qui les parents comptaient pour couler de vieux jours heureux. Tous les compliments te revenaient à mon grand désarroi.  J’étais quand même l’aînée !  Et en Afrique, on ne badine pas avec le droit d’aînesse. Je pouvais l’observer tout autour de moi. Mais chez nous c’était différent.  Plus jeune, on  me tenait responsable de toutes tes erreurs. Quand tu cassais un verre ou un bibelot, quand tu te battais en classe, quand tu tombais et que tu te faisais mal:
    «Tu aurais dû mieux la surveiller. C’est toi la plus grande, c’était à toi de lui donner l’exemple.»
    Et quand nous sommes devenues toutes les deux de jolies adolescentes. Tu t’es révélée brillante sur le plan scolaire. Tu avais toujours des notes excellentes alors que moi je passais en classe supérieure de justesse. J’avais droit à :
    « Fais comme ta petite sœur, elle est la meilleure élève de sa classe. Sers-toi de son exemple, Adeline.».
    J’ai fini par me demander si je n’avais pas été adoptée. Personne, selon moi, ne pouvais traiter sa chair et son sang de la sorte. La frustration était mon lot quotidien et mon cœur petit à petit s’est remplit d’amertume pour toi et pour les parents. Je juge qu’ils ont eux aussi, leur part de responsabilité dans toute cette histoire. S’ils n’avaient pas montré aussi ouvertement leur préférence pour toi, tout cela ne serait pas arrivé. Était-ce trop demander qu’ils m’aiment? Qu’ils m’encouragent et me félicitent? Qu’ils nous traitent équitablement? Je sais que les parents en général ne portent pas un amour identique à tous leurs enfants. Mais ils ne détestent pas certains d’entre eux pour autant!
    Le comble fut mon échec au Baccalauréat. Que n’ai-je pas subi alors comme injures, reproches, railleries. Comme si j’avais échoué sciemment. Je me souviens de ce jour comme ci c’était hier. Le jour où la goutte d’eau a fait déborder le vase et que son contenu s’est irrémédiablement répandu à terre emportant dans  son sillage le peu d’amour que j’avais encore pour vous. Je me tenais à genoux, au milieu du salon, les bras croisés sur ma poitrine. Papa était assis dans le canapé. Tu étais couché près de lui, la tête posée sur ses jambes, tu souriais. Maman était dans le fauteuil en face.
    -De toutes les façons il n’y a rien à tirer de toi! Tu es une mauvais graine! Tu verras que l’année prochaine, ta sœur passera le bac en classe de Première, en candidat libre et l’aura du premier coup.  Je ne sais même pas à qui tu ressembles. Dans ma famille tout le monde est intelligent! a dit papa.
    -Dans ma famille aussi, on est intelligent. Qu’est-ce que tu crois? s’est défendu maman.
    Tu souriais, alors qu’ils se rejetaient l’un et l’autre l’origine de mon idiotie. Tu souriais.
     L’idée de me suicider m’est passée par la tête. Et puis, finalement, j’ai pris la décision de ne plus jamais me laisser faire. Je n’ai pas eu besoin de réfléchir pendant longtemps pour trouver la manière dont je pourrais enfin détruire ta réputation de petite fille modèle.
J’avais remarqué comment tu dévisageais Jean Yves, à chaque fois qu’il parlait avec moi à l’école. Sonia, c’est moi qui ai orchestré, ta rencontre avec lui. C’est moi qui t’ai subtilement poussée dans ses bras. Tu étais tellement naïve ! Quant à moi, je n’étais peut-être pas très futée en classe, mais à l’école de la vie, j’étais la meilleure. Quand tu es tombée enceinte, quelle joie pour moi ! J’avais enfin ma revanche. C’était le couronnement de mes efforts.
    Je me rends compte maintenant que c’était pathétique, mais c’est trop tard. Je te voyais fondre à vu d’œil, anxieuse à cause de ton état que tu ne pouvais avouer aux parents. Moi je jubilais, attendant le moment fatidique où la nouvelle se saurait. Je pourrais enfin marcher la tête haute et dire que moi au moins, je ne ramenais pas d’enfants à la maison !
    Jamais je n’aurais pensé que ton désir démesuré de plaire aux parents allait te pousser à faire un curetage. Jamais je n’aurais imaginé, qu’au bout du chemin t’attendait la mort, dans la chambre de cet étudiant en médecine .
    En écrivant cette lettre je me libère et je te demande pardon. C’est trop tard, je le sais. Mais dans l’église que je fréquente maintenant, » la mission des 144.000 rachetés », l’on nous a demandé de nous confesser ainsi, par écrit, après quoi on brûlera les lettres. Maman aurait sans doute dit que je fréquente une secte, mais elle s’est laissé mourir de chagrin et a été inhumée moins d’un an après toi. Papa s’est mis à boire. Il a perdu son boulot et le pire c’est que j’étais heureuse d’avoir détruit la famille. Je ne sais même pas s’il est mort ou en vie.
   Il y a 6 mois, je me suis convertit au christianisme. C’est comme si des écailles étaient tombées de mes yeux. J’ai vu devant moi mes iniquités mises à nu.J’ai pleuré pendant des heures entières. J’ai mesuré toute l’ampleur de ma méchanceté et toutes ces conséquences. Elle n’était pas étrangère, aux échecs en série, que j’ai connu dans ma vie. Plus rien n’a marché pour moi après ta mort, Sonia.  Aujourd’hui à 45 ans, je me retrouve seule. Sans famille, sans mari, sans enfants,sans travail et malade. Tout ce qui me reste c’est l’espoir qu’un monde meilleur existe bel et bien après la mort, et que Dieu dans son immense miséricorde me permette d’y entrer et de devenir à mon tour, un être meilleur.
    Pardonne-moi ! Pardon, pardon ! Je t’aime Sonia! A bientôt !
Ta sœur, Adé
image prise sur  www.lepetitnegre.com
categories Les petites histoires de YehniLittératureprivate property

A propos de l'auteur

Je suis Yehni Djidji, écrivain, scénariste, chroniqueuse, entrepreneur web et ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Je crois qu'avec la foi on peut tout accomplir, même s'accomplir !

10 thoughts on “LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.