LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°10


12 Sep. 2011

LE TEMPS DE DIEU 
Je me comme Kra Foua Pacôme. J’ai eu un parcours scolaire brillant. Premier de classe du primaire au secondaire, j’ai obtenu mon baccalauréat en série C avec la mention Bien. Après 4 ans d’étude de  management dans une grande école de la place, je me suis envolé pour la France où j’ai passé une année entière à étudier le marketing. Mon diplôme de Master en poche, je suis revenu à Abidjan, la tête pleine de rêves.
Je me suis vite retrouvé confronté à la triste réalité. Aucun travail ! Partout, le chômage sévissait en despote. J’étais cerné. Les portes du travail m’étaient hermétiquement fermées. Si je n’étais pas jugé trop qualifié pour le poste, c’était l’expérience professionnelle qu’on disait me faire défaut. On se demande bien comment acquérir une expérience professionnelle si aucune entreprise ne veut vous donner une chance ? Chaque jour, j’écumais les rues du Plateau, le quartier administratif, usant mes semelles. Je perdis le beau teint basané avec lequel j’étais revenu d’Europe.
Deux années entières sont passées. Toujours rien. Le malheur des uns fait toujours le bonheur des autres. Nombreux étaient ceux qui se gaussaient de moi et riaient de mes déboires. Les « ça va aller » m’agaçaient, tout comme les « ne te décourages pas » qui m’horripilaient. Couché sur mon lit, insomniaque, je passais des heures à ressasser les souffrances que ma chère mère avait endurées. Elle avait épuisé toutes ses économies dans mon éducation et était à deux doigts de la retraite. Même si elle ne se plaignait pas, je m’en voulais de ne pouvoir m’occuper d’elle.
Je m’étais promis de prendre soin de ma mère.  Mon seul but était de la couvrir de mille et une attentions, depuis que j’avais été en âge de comprendre que mon père nous avait lâchement abandonné, pour une fille plus jeune.
 La réponse à mes nuits d’insomnies m’apparu clairement, un après-midi, dans un transport en commun. Les deux passagères qui occupaient les sièges justes avant le mien, discutaient à voix basse en langue Tagbana.  J’ai prêté l’oreille. C’était ma langue maternelle et je la comprenais parfaitement. Elle parlait d’un puissant féticheur originaire du Nigéria. J’ai redoublé d’attention. Ce devin et grand« jujuman », pouvait détecter les problèmes qui minaient votre vie et y apporter un remède. Quelques années auparavant, j’aurais repoussé avec dédain cette option. Mais là, tous les moyens étaient bons pour que ma mère soit fière de moi. J’ai retenu mentalement l’adresse.
Dans la même semaine, je me suis rendu au lieu indiqué. Le monde qu’il y avait me conforta dans l’idée que ce « jujuman » était très puissant. Des voitures luxueuses, des tous derniers modèles, étaient stationnées devant la petite cour où le féticheur avait installé ses quartiers. Après environ 3heures d’attente, mon tour est enfin arrivé. J’ai pénétré, la peur au ventre, dans l’antre du féticheur. J’ai gardé les yeux fixés sur le petit homme grassouillet au crâne dégarni. J’avais peur de prendre la fuite si mon regard trop baladeur croisait quelque chose d’effrayant.
Je n’ai pas eu à parler, il m’a détaillé l’objet de ma venue et m’a expliqué la solution à mon problème. Et je ne devais débourser que 150.000 F CFA ! J’ai remué ciel et terre. J’ai trouvé l’argent pour qu’il fasse les sacrifices qui s’imposaient et conjure le mauvais sort. Quelques jours plus tard, j’ai reçu le coup de fil d’une société prestigieuse. Je devais commencer le travail la semaine prochaine. Ma vie allait changer du tout au tout ! Ce n’était pas un petit travail ! On parlait ici de maison de fonction, de voiture de fonction et de multiples autres avantages en nature. Sans compter le salaire qui était plus que confortable. J’allais devenir un boss !
C’est alors que ma mère est tombée malade ; gravement malade. C’étaient des vomissements intempestifs. C’étaient des boutons sur tout le corps. C’étaient des malaises incompréhensibles.  J’étais hébété, désemparé. Les médecins avouaient leur impuissance. Je me suis précipité chez le féticheur. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé si j’étais vraiment aussi naïf que j’en avais l’air. C’était ma mère ou la richesse ! Selon lui, c’était une sorcière redoutable qui bloquait mes bénédictions et ma réussite. Je n’arrivais pas à le croire.
C’était tout bonnement impossible. Ma mère était la douceur incarnée et la bonté personnifiée. Qu’auriez-vous fait à ma place ? J’ai revu toute ma vie défiler. J’ai revu tout ce que ma mère avait fait pour moi. Mère célibataire malgré la présence d’un mari fainéant à ses côtés. Mère pauvre, malgré une famille nantie qui n’avait pas supporté qu’elle désobéisse et épouse un étranger. Non, c’était impossible qu’elle me veuille du mal. Si je mourrais d’envie de devenir un homme important, riche et puissant, c’était pour que ma mère soit fière de moi. C’était pour que ma mère connaisse l’opulence avant de passer de vie à trépas. J’ai demandé au« jujuman » de tout arrêter. Je tenais trop à ma mère. Je préférais mourir dans le chômage plutôt que de faire du mal à celle à qui je devais le peu que j’avais.
Le féticheur goguenard, a secoué la tête.
«Tu penses que tu es au marché ici ! Il n’y a aucun retour en arrière possible. Le destin de ta mère est déjà scellé ! A moins que les Dieux change d’avis. Pense plutôt à ta nouvelle vie. ».
J’ai failli le frapper, mais je me suis retenu. Ce n’était pas de sa faute. C’était moi qui m’étais mis dans ce pétrin. J’ai couru comme un fou jusqu’à la première église que j’ai croisé. C’était une église évangélique.J’ai expliqué mon problème et ils m’ont dirigé vers le pasteur. C’était un homme très connu dont je voyais souvent les affiches à travers la ville. Il a prié pour moi et m’a demandé de laisser mon numéro de téléphone.
Après un jeûne de trois jours, ils sont arrivés chez nous, dans notre petite maison de Plateau Dokui, lui et une équipe de six personnes. La séance de délivrance a été houleuse. Ils ont fini par me demander de venir avec ma mère dans leur église. J’avais carrément oublié le travail que je devais débuter. Je n’y ai d’ailleurs pas mis les pieds. Ma mère était ma seule préoccupation. Son état se stabilisait, empirait brusquement, puis s’améliorait. J’étais dans un grand désarroi. Et un matin, c’était fini. Totalement restaurée, totalement guérie, ma mère avait recouvré la santé.
Quand j’ai été convaincu de la guérison de ma mère, j’ai fondu en larmes. Je me suis confondu en remerciements. Ma mère et moi, nous nous sommes convertis.
Aujourd’hui, riche homme d’affaires, je suis à la tête d’une société florissante. C’est l’église qui m’a aidé dans mes débuts grâce à leur fond social. La société qui avait voulu m’embaucher a fermé deux mois plus tard. Ce que le Diable donne n‘est vraiment pas durable. Ma mère voyage aux quatre coins dumonde, tout frais payés par moi, bien sûr ! Elle est une commerçante prospère et mène une vie très confortable. Elle m’a pardonné mon erreur et me harcèle à présent pour que je me marie. Mais j’attends patiemment le temps de Dieu, car c’est bien le meilleur temps.
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A propos de l'auteur

Je suis Yehni Djidji, écrivain, scénariste, chroniqueuse, entrepreneur web et ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Je crois qu'avec la foi on peut tout accomplir, même s'accomplir !

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