LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°5


10 Avr. 2011

CINQ BOITES DE LAIT


            
   Il faisait extrêmement chaud dans le petit appartement de deux pièces. Le climatiseur de la chambre et celui du salon étaient inutiles, puisqu’il n’y avait pas d’électricité. Quelques semaines plus tôt, le couple Sibéa qui habitait la maison, aurait tout simplement ouvert les portes et les larges fenêtres en bois cirés pour que l’air naturel puisse s’engouffrer dans toutes les pièces. Mais il était hors de question de le faire aujourd’hui, avec les rafales de mitraillettes, les déflagrations d’armes lourdes qui déchiraient l’air et écorchaient les tympans. Cependant, malgré tous les risques, M. Sibéa était sorti, tôt le matin.




                Innocent Sibéa et son épouse Sarah, s’étaient mariés au cours d’une belle cérémonie qui avait été soutenue en majorité par la communauté chrétienne à laquelle ils appartenaient. Pendant cinq ans, ils n’avaient pas eu d’enfants. Sarah avait été deux fois enceinte, mais à deux reprises, les grossesses s’étaient terminées par des fausses couches. Les Sibéa avaient quand même gardé bon espoir de devenir un jour parents, car les prophéties ne tarissaient pas, concernant le jeune couple.

                Quand il avait été confirmé pour la troisième fois que Sarah était enceinte, le jeûne et la prière étaient devenus leur lot quotidien. Et cela avait porté des fruits, non seulement la grossesse était arrivée à terme, mais le petit Samuel était bien portant, normalement constitué et très beau. Le seul problème, était qu’il était venu deux semaines plus tôt que prévu, et que le pays était plongé dans une crise grave.

                Innocent Sibéa avait  fait des provisions conformément au songe que Dieu lui avait révélé trois mois plus tôt. Son congélateur était plein, et un stock important de boîtes de conserves et d’eau minérale était rangé dans un coin de la cuisine. Mais c’était sans compter trois faits qui avaient tout bouleversé : Les longues coupures d’électricité qui avaient fait pourrir toutes les vivres qui étaient dans le congélateur, la naissance du bébé pour qui il n’avait acheté que  trois grandes boîtes de lait et deux paquets de couches jetables et enfin, l’arrivée de sa belle-mère et de la petite sœur de sa femme. Tout ceci avait faussé ses calculs initiaux et il ne savait plus vraiment quoi faire avec le peu d’argent qu’il avait encore à la maison. Les banques étaient toujours fermées.
                Aux bruits des armes, s’ajoutaient les cris et les pleurs du bébé, et cela, Innocent avait de plus en plus de mal à le supporter. Il avait décidé de partir tenter sa chance dehors. Ses voisins étaient revenus hier avec des cartons plein de vivres et lui avait assuré que très tôt le matin, on pouvait tout acheter, si on avait de la patience et de l’argent.
***
                Dès que Innocent Sibéa franchit le seuil de la maison, ses habitantes le harcelèrent de questions.
                -Tu as eu quelque chose ?
                -Ce n’était pas trop cher ?
                -Tu n’as pas trop marché j’espère ?
                Innocent posa sur la table l’unique sachet qu’il avait en main et en déballa le contenu. Quelques oignons rabougris, de la banane trop mûre, du savon et des bougies, achetés au prix fort. Il garda les yeux baissés pour ne pas voir la déception sur les visages.
                -Et le lait chéri, tu n’as pas eu de lait pour le bébé ?
                -Non, il va falloir que tu fasses un effort pour l’allaiter.
                -Un effort ? Elle n’a pas de lait tu parles d’effort, intervint la mère de Sarah.
                 Depuis le début des tirs, le lait de Sarah avait tari, le bébé ne faisait que pleurer et elle aussi. Il n’y avait plus de lait pour lui faire un biberon.
                -Maman, ce n’est pas aussi simple que cela dehors.
                -Tu as essayé de voir si un supermarché était ouvert ?
                -J’ai fait le rang pendant plus de trois heures, en vain. Les gens étaient très indisciplinés. Le personnel du supermarché faisait du favoritisme. Finalement la foule a forcé l’entrée du magasin. C’était pathétique. Les gens se piétinaient, se donnaient des coups pour n’avoir parfois, qu’un tube de pâte dentifrice ou de l’insecticide.
                -Donc c’est là-bas que tu as pris le savon et les bougies ?
                -Non ! s’indigna Innocent devant les propos tenus par sa femme. Tu n’espérais tout de même pas que je prenne part à un pillage ? Sais-tu la malédiction qui est attaché à ce genre d’actes ?
                -Dans ce genre de crise Innocent, Dieu même sait que les évangélistes aussi ont besoin de manger, coupa sa belle-mère.
                -Je suis vraiment déçu de ce que vous dites. Quand on est chrétien, ce n’est pas seulement pour les temps de paix, c’est aussi pour les temps de guerre et de crise. Je ne pécherai pas contre Dieu. Et puis, ceux qui ont volé des appareils électro ménagers, du mobilier et autres, sont loin d’avoir faim.
                Innocent rentra dans la chambre, s’agenouilla près du lit et se mit à prier. Depuis le songe qu’il avait fait, il semblait que Dieu ne lui parlait plus. Il ne sentait plus sa présence et tirait sa confiance des expériences passées qu’il avait faites avec le Seigneur. Il était le même hier, aujourd’hui et demain, il ferait le miracle.
                -Je t’avais bien dit de ne pas épouser cet homme, reprocha la mère de Sarah à sa fille. Les hommes de Dieu n’ont pas les pieds sur terre. Son fils  a faim et lui parle de pillage, et de malédiction. Il attend que Dieu descende pour mettre le lait dans tes seins ou quoi ?
                -Maman, je ne te permets pas de parler ainsi de mon mari. Innocent est un homme de principes et c’est pour cela que je l’ai épousé. J’ai entièrement confiance en lui.
                Elle se leva avec le bébé et entra dans la chambre, rejoindre son mari.
                -Il dort enfin ? s’enquit Innocent.
                -Oui, mais pour combien de temps ? Il meurt de faim, le pauvre.
                -Écoute chérie, je suis désolé !
                -Non, ne t’excuses pas, tu as fait ce que tu croyais le mieux. Mais la prochaine fois, si tu peux prendre du lait, vas-y. On demandera pardon à Dieu après. Nous sommes dans une situation critique et spéciale.
                Innocent garda le silence déchiré entre son intégrité légendaire et les besoins de son fils. Il se coucha tôt ce jour-là, le ventre vide et passa une nuit sans rêves.
                               ***
                Les pleurs de Samuel éveillèrent Innocent et son épouse en pleine nuit. Sarah lui mit le sein dans la bouche et l’enfant recracha le téton au bout de quelques minutes, puisque aucune goutte de lait ne venait. Innocent se leva brusquement.
                -Sarah, nous allons prier. Je vais invoquer l’esprit de Dieu pour que le lait revienne dans tes seins. Si jusqu’à 6 heures, Dieu n’opère pas le miracle, je sortirai et je ferai ce qu’il faut.
                Innocent s’agenouilla devant sa femme et posa ses mains sur sa poitrine et pria pendant une trentaine de minutes avant de se recoucher. Samuel s’était tu.
***
                6 heures avait sonné au petit réveil posé sur  une commode en bois, et le lait n’était toujours pas là. Innocent, félicité par sa belle-mère et sa femme, était sorti en quête de lait. Justement, un groupe de jeunes gens suspects semblait se diriger vers une grande surface. Il reconnu son voisin qui était venu deux jours plus tôt avec un carton plein. Il l’interpella. Celui-ci après plusieurs hésitations, lui avoua faire partie d’un groupe de pillard.
                -Comme tu es homme de Dieu, je me suis dit que tu n’allais pas vouloir participer.
                Innocent, honteux, les suivis quand même. Le groupe qui avait grossi au fil de la marche arriva enfin dans le magasin qu’ils avaient pris pour cible. Les deux vigiles furent vite maîtrisés et se joignirent même aux pilleurs. Innocent se dirigea directement dans le rayon de lait pour enfants. Il n’était visiblement pas le seul à avoir ce problème. Il dû batailler dur : coups de poings, coups de pieds. Une jeune femme le mordit même jusqu’au sang, l’obligeant à lâcher une boîte de NAN, premier âge. Il lui donna quand même un bon coup et quelqu’un s’exclama dans la foule:
-Ce n’est pas l’évangéliste, là ?
                Il fit celui qui n’avait rien entendu et il put sortir finalement avec un sachet contenant cinq boîtes de lait. Le magasin avait été proprement vidé.
                Il se rendit compte alors que les pilleurs avaient été encerclés par des hommes en armes.  Quelqu’un avait certainement dû donner l’alerte.
                -Reposer tout ce que vous avez pris et tout se passera bien…dit l’un d’entre eux.
                -J’ai un bébé en bas-âge !
                -Ma famille à faim !
                -Plutôt mourir !
                Ceux qui avaient pris des appareils électroménagers souffraient le plus, le cou et le dos ployant sous le poids de leur fardeau, ne sachant pas trop s’ils devaient faire machine arrière ou pas.
                Soudain, ce fut la débandade, chacun fuyant dans sa direction, son butin dans les mains. Des coups de feu retentirent. Innocent, ancien champion du 1000m de sa région, courut de toute la force de ses jambes. Il courait pour sa vie et pour celle de son fils. Il atteint des hautes herbes et s’y cacha un moment. Mais personne ne le poursuivait.

                Quand Innocent sonna enfin à la porte de son domicile, il fut accueilli par des cris de joie.
                -Chéri, c’est incroyable, Dieu a fait le miracle. Depuis que tu es parti le lait ne fait que couler de mes seins. Le bébé a bien mangé. Dieu est fidèle.
                Innocent, dans un effort surhumain, sourit et lui montra le sachet contenant les cinq boîtes de lait. Il s’effondra alors sur le sol, et sa femme qui se précipita pour le soutenir vit que sa chemise était poisseuse de sang. Quelques secondes plus tard, Innocent rendit l’âme: il avait deux trous rouges au côté droit.
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A propos de l'auteur

Je suis Yehni Djidji, écrivain, scénariste, chroniqueuse, entrepreneur web et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Je crois qu’avec la foi on peut tout accomplir, même s’accomplir !


14 thoughts on “LES PETITES HISTOIRES DE YEHNI N°5

  1. Je t’ai dit oooh t’as un vrai don pour l’écriture. très belle histoire comme quoi les voies du seigneur sont impénétrables.

    Kitou

  2. c’est vraiment une belle histoire,qui nous emmènent à réfléchir.Dieu n’abandonne pas ses enfants,il faut tout simplement être patient….

  3. C’est dans riz couché de la vielle la que tu trouve inspiration comme ça ???
    Bizu et bon courage petite sœur chérie. Et désolé de n’avoir pas pu être là pour ton aniv.

  4. Merci à tous pour vos messages…les voies de Dieu sont insondables.
    Proche ou éloigné, nous avons tous perdu des parents dans cette crise, des Innocent Sibéa qui n’étaient pas foncièrement mauvais, mais qui voulaient juste jouer leur rôle de père de famille…que Dieu les accueille tous dans sa grâce et fortifie chaque survivant dans la foi….

  5. Le dénouement me fait penser au dormeur du val. mais pourquoi avoir tué Innocent? Est-ce un châtiment? ça me parait trop pathétique!Il ne mérite pas ce sort.

    Très belle inspiration!

  6. je me retrouve dans cette histoire car ma fille avait à peine deux mois quand déclenchait cette crise. J’avais de sérieux problèmes pécuniaires COMPTE TENU de la fermeture des banques l’enfant pleurait beaucoup puisque le lait ne suffisait pas. Cette histoire en bref est la mienne!

  7. Excellente histoire bien que pathetique…la mort d’Innocent fait mal, comme celle des autres innocents d’ailleurs. Bon courage

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