La loi de ma rue !


02 Fév. 2015

abou

Lâcher la main de son enfant, une seconde. Le perdre de vue, quelques minutes seulement. Attendre en vain. Une seconde de trop, des minutes fatales. Retrouver son corps quelques jours plus tard mutilé. Le corps de son fils, de son frère, de son neveu, du fils du voisin, d’une fille avec des traits si familier. Imaginer la souffrance que la victime a endurée avant de rendre son dernier souffle.  Regarder autour de soi et voir que la vie continue. Les gens vont toujours au travail. La nation vibre toujours au rythme de la Coupe d’Afrique des Nations. Et du côté des autorités, rien. Aucune nouvelle. Tendre l’oreille en vain. Saisir quelques bribes hachurées. Rien de formel. Ne pas savoir distinguer le vrai du faux. Trouver les commentaires des voix autorisées trop banals. Recevoir des SMS informant d’autres enlèvements. Voir l’étau se resserrer sur soi. Se sentir tellement impuissant. Voir les ravisseurs redoubler d’ardeur, comme s’ils étaient sujet à une deadline démoniaque. Apprendre qu’ils ne profitent même plus du manque d’attention des parents mais n’hésitent pas à arracher des bébés sur le dos de leur mère, des enfants dans les bras de leur père, kidnappant parfois baby sitter et bébés assistés. Entendre de plus en plus d’histoires macabres d’adultes enlevés aussi. Se sentir entre le marteau et l’enclume. Sortir avec la peur au ventre en pensant à ce qui peut nous arriver à nous mais aussi à nos enfants loin de nous. Décrypter le moindre geste des chauffeurs de transport en commun, la moindre manœuvre suspecte d’un véhicule à proximité. Etre sur le qui-vive, constamment prêt à prendre ses jambes à son cou.

Voir enfin un homme avec des enfants, suspecté de les avoir enlevé. Sentir le ras-le-bol monter, ce besoin d’extérioriser sa frustration. Se mêler à la foule pour porter aussi un coup à l’infortuné ou tout le moins crier aussi « à mort » peut-être même plus fort que les autres. Y prendre goût. Repérer les pierres les plus lourdes, les objets les plus contondants. Donner l’adresse du boutiquier le plus proche pour que l’article 125 soit appliqué et le coupable brûlé vif. Etre heureux en rentrant le soir d’avoir participé à rendre le monde un peu plus juste. Sourire, satisfait d’avoir sauvé des enfants d’un être sans cœur et vil. S’asseoir devant la télévision, regarder le journal de 20h et réaliser que l’homme qu’on a laissé pour mort avait en fait un cœur. Un bon cœur même. Se rendre compte, trop tard, que l’on a fait mal inutilement, injustement à un innocent. C’est peut-être ce que les personnes qui ont lynché Traoré Abou, jeune frère du DG de l’INFAS, se sont dit en entendant le témoignage du pauvre homme rescapé par une grâce purement divine. Peut-être aussi qu’ils n’ont aucun remord. Que c’était tout simplement logique dans un tel climat de tension qu’on en arrive là. D’ailleurs qui a demandé à ce bon samaritain de faire son office en des temps si mauvais? Quel idée d’aider des enfants qu’on ne connait pas en les prenant sur sa moto?

J’ose croire que, à tête reposée, sans passion, dans le secret de leur cœur, loin de l’emprise néfaste de la foule, ils sauront voir l’horreur de leur geste et la méchanceté gratuite dont ils ont fait preuve. Ne jamais se faire justice soi-même. Conduire les suspects au poste de police le plus proche et laisser les autorités compétentes s’en charger car nous ne sommes pas à l’abri d’erreurs de jugement.

Cependant, il ne faut pas oublier que nos autorités ont aussi leur part de responsabilité dans ces faits malheureux. La nature ayant horreur du vide, quand l’information fait défaut, la rumeur s’installe et lorsque la justice tarde à trancher, la foule prend le relais faisant bien souvent plus de mal que de bien. Il revient aux ministères en charge du dossier de mieux communiquer. On ne leur demande pas de livrer tout leur dispositif tactique puisque nous sommes bien conscients que les kidnappeurs aussi suivent les informations. Mais ne pas attendre deux mois pour faire un communiqué, ne pas surseoir à des initiatives citoyennes sans en vulgariser les motifs, renforcer la surveillance aux abords des écoles et des « zones à risques », cela soulagera la population. Car, aussi incongru que cela puisse paraître, les gens ne veulent pas seulement être protégé, ils veulent avoir aussi l’impression d’être protégé.  Il ne faut pas non plus lésiner sur la sensibilisation car bien souvent on se contente de dire la bonne vieille phrase à nos enfants « ne parlez pas aux inconnus ». Et pourtant, le mal revêt souvent un visage familier pour s’en prendre à nos enfants. N’importe quel « poisson » peut mordre à l’appât du gain.

Bien entendu la sensibilisation doit aussi se faire chez les forces de l’ordre qui traînent parfois les pieds ou baissent trop vite les bras.

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A propos de l'auteur

Je suis Yehni Djidji, écrivain, scénariste, chroniqueuse, entrepreneur web et ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Je crois qu'avec la foi on peut tout accomplir, même s'accomplir !

3 thoughts on “La loi de ma rue !

  1. Excellent !! Tu l’as dit, chacun a une part de responsabilité dans cette histoire. Mais il est peut être temps que chacun comprenne que toutes présomptions doit faire objet d’enquête pour éviter des bavures, et plus encore éviter d’avoir mauvaise conscience. D’ailleurs chacun a son rôle à jouer en toutes dans une nation.

  2. C’est si vrai. Ne nous faisons pas justice. Chères autorités, nous vous invitons à réagir au bon moment pour éviter ces dérapages. Dieu nous jugera tous…selon nos actes… ne l’oublions pas !!!

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